La pression invisible
- Christel Milliard

- 6 janv.
- 3 min de lecture
« J’t’à bout. » « J’tannée. » « J’t’écoeurée. » « J’t’en criss. »
Quand une femme que j’accompagne laisse enfin sortir ces mots-là, je souris.
Pas un sourire moqueur.
Un sourire qui dit : ah… te voilà.
Un sourire qui dit : merci d’avoir cessé de tenir le masque.
Parce que cette femme, dans la vraie vie, elle est brillante.
Intelligente. Compréhensive. Empathique. Disponible.
Elle comprend vite. Elle anticipe. Elle apaise.
Elle prend soin. Surtout des autres.
Elle a appris à avoir une lecture très fine de son environnement.
De ses relations.
Des non-dits.
De l’ambiance.
Des postures.
Des silences.
Elle sait quand elle peut s’exprimer.
Quand attendre.
Elle cherche le bon moment, le bon lieu, les bons mots…
et le courage de les dire.
Parce que malgré toutes ses précautions,
la réaction de l’autre demeure imprévisible.
Alors elle dit oui, même quand ça tire à l’intérieur.
Elle sourit, même quand ça brasse.
Elle continue d’avancer, même quand son corps lui murmure — parfois lui crie — de ralentir.
À force d’utiliser ses plus belles facettes,
elle s’est construit une façade élégante.
Solide. Performante. Socialement très appréciée.
Tellement bien construite qu’elle a fini par croire que c’était elle.
Sa façade est devenue son identité.
Mais cette façade ne raconte pas toute l’histoire.
Elle ne dit rien des nuances.
Des zones plus sensibles.
Des contradictions.
Des élans retenus.
Des colères refoulées.
Comme si, un jour,
elle avait sélectionné les parties d’elle qui lui permettaient de s’adapter,
de survivre,
de fonctionner dans un monde qui valorise l’efficacité, la performance,
et le fait d’être « bonne » partout, tout le temps.
Bonne mère.
Bonne conjointe.
Bonne professionnelle.
Bonne fille.
Bonne amie.
Bonne… mais à quel prix.
Parce que ressentir, pour elle, c’est risqué.
Ressentir, c’est la première fissure.
La première craque dans la façade.
Et derrière cette fissure, il y a des questions.
Des prises de conscience.
Et parfois, des décisions qui pourraient faire trembler tout ce qu’elle a bâti
et qu’elle pense être elle.
Alors elle tient.
En souriant.
Sans trop d’émotions.
Sans trop demander.
De façon acceptable.
Elle tient face aux regards durs.
Aux silences lourds.
Aux sourires narquois.
Aux tons méprisants.
Elle ressent une pression — souvent muette, parfois subtile —
qu’elle se sent responsable d’apaiser.
Pour maintenir l’équilibre.
Pour préserver la paix.
Pour assurer sa propre sécurité intérieure.
Elle porte lourd.
Des responsabilités qui ne lui appartiennent pas.
Certaines qu’elle s’est imposées.
D’autres qu’on lui a déposées doucement, sans vraiment lui demander.
Elle est reconnaissante.
Alors elle minimise.
Elle rationalise.
Elle normalise.
Elle met de côté les signaux de son corps.
Elle ne se plaint pas.
Elle ne veut pas déranger.
Elle sait que tout le monde a ses enjeux.
Elle porte lourd…mais elle ne veut surtout pas être lourde pour les autres.
Et c’est ainsi qu’elle continue — souvent inconsciemment —
de renforcer ce masque là :
celui qui tient,
qui est fonctionnel,
efficace,
performant,
compréhensif,
indispensable.
Indispensable à l’équilibre extérieur.
Au bien-être des autres.
Au bon fonctionnement du système.
Jusqu’au jour où le corps dit non.
Où l’irritabilité s’invite sans prévenir.
Où la colère déborde là où elle n’allait jamais avant.
Et quand, enfin, dans un espace sécuritaire,
elle ose dire ce qu’elle vit vraiment —
pas ce qu’elle devrait ressentir,
pas ce qu’elle devrait comprendre —
mais ce qui est là, brut, vrai, humain…
Je souris.
Parce que ce n’est pas une régression.
Ce n’est pas un échec.
Ce n’est pas un manque de gratitude.
C’est la fin d’une pression invisible.
Et le début d’un retour à soi.
Christel



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